Naïna mourut le troisième jour, tandis que l’enfant pleurait et que le tonnerre grondait. L’automne était enfin arrivé. Le long été de trois ans avait pris fin, en même temps que la vie de la frêle naïade. Dehors, les feuilles tombaient de nouveau vers le sol, reprenant le cycle de leur vie, les températures étaient redevenues supportables et au loin, une tempête approchait. Mais Loïs n’en avait rien à faire. Naïna avait eu raison. Elle n’avait pas survécu. Et il ne pouvait pas l’accepter.

Il avait hurlé, pleuré, supplié le corps sans vie de la créature, supplié qu’il se remette à bouger, que ses lèvres se meuvent et murmurent son nom, mais tout chez elle était terriblement inerte. Il l’avait secouée, si fort qu’il avait cru que sa tête dodelinante allait se détacher, mais rien ne pouvait la ramener des morts. Elle avait rejoint l’océan nocturne qu’elle avait quitté à sa naissance. Son étoile s’était rallumée dans le ciel, elle nageait de nouveau parmi ses semblables et la première des naïades, la lune, veillait sur elle à présent.

Screenshot-38

Un soir, après avoir éteint le feu, Naïna lui avait raconté la légende de la création de l’océan. La première des naïades était la seule de son espèce. Elle errait dans l’océan nocturne sous la forme de la lune. Seule et triste, elle pleura tout son chagrin et de ses larmes qui tombèrent sur la terre naquirent les océans, permettant la naissance de ses semblables. Épuisée par ce chagrin, la première naïade s’endormit alors, se réveillant par moments pour pleurer, avant de se rendormir, sans jamais remarquer que ses semblables l’avaient rejoint, et qu’elles illuminaient le ciel sous forme d’étoiles.

 

L’enfant n’avait pas de nom. Il n’avait pas voulu lui en donner. Cette chose avait détruit tout ce qu’il avait réussi à construire, elle n’avait pas le droit à un nom.

Elle avait la peau colorée, comme celle de sa mère, mais la sienne n'était pas unie. Le bleu se nuançait, tellement que sur ses petites jambes de nourrisson s’étendaient des écailles vertes. Elle était une petite naïade, comme sa mère, mais une naïade anormale. Elles ne naissaient pas d’une mère. Elles naissaient d’œufs qui apparaissaient dans les khas, sans que personne ne sache comment. Cette enfant, cette aberration, elle n’était pas censée vivre. C’était pour cette raison que sa mère était morte.

Après la mort de Naïna, le nouveau-né ne pleura plus, si bien que Loïs en oublia presque son existence. Il passa deux jours sur le corps de son amante, inconsolable. Il ne revint à la réalité qu’avec l’horrible puanteur qui commençait à émaner du cadavre. Un corps de naïade ne pouvait rester sur terre, il devait se décomposer dans l’eau, mais Loïs était incapable de se faire à cette idée.

Screenshot-125

Sa fille gazouilla et sa joie innocente l’agaça. Il s’approcha, le regard dur et froid dardé sur le berceau de fortune dans lequel reposait la petite. Plusieurs jours qu’elle n’avait rien avalé, rien bu, et pourtant, elle était toujours aussi rayonnante de vie. Tuer sa mère semblait l’avoir rendue invincible.

Il ne pouvait la garder. Il ne pouvait supporter de la regarder plus longtemps. Il ne pouvait s’en occuper, mais il ne pouvait la laisser mourir lentement, même s’il la détestait, il ne pouvait pas faire preuve d’autant de cruauté.

Il s’empara de l’enfant, et sortit dans la tempête automnale. Le vent soufflait si fort que les arbres se pliaient, prêts à casser, certains étaient déjà couchés sur le sol. La pluie fouettait tout sur son passage, le visage de Loïs était en feu, il grimaçait, mais l’enfant gazouillait.

L’océan rugissait, mouvementé, les vagues montaient si haut qu’elles en cachaient presque le ciel. Peut-être que s’il nageait, s’il atteignait le haut de ces vagues, il pourrait basculer dans le ciel, rejoindre l’océan nocturne où errait Naïna. Il lui fallait essayer, un fois débarrassé de l’enfant.

Atteindre la plage fut difficile. L’eau était si agitée qu’elle l’empêchait se s’approcher correctement. Qu’importe. Il était déjà trempé.

Il brava les éléments, et quand l’eau fut assez profonde, il y déposa l’enfant, l’offrant à la férocité de l’océan. C’était une naïade. L’océan voudrait forcément d’elle.

Elle gazouillait de nouveau, babillait quelques mots dans sa langue de nourrisson, tendit ses petits bras frêles vers son père, tandis que les vagues l’emportaient au loin. Trop jeune pour comprendre qu’on ne voulait pas d’elle, trop jeune pour comprendre qu’on l’abandonnait. Trop jeune pour avoir peur.

Screenshot-127

Loïs tourna le dos à l’océan qui lui avait apporté l’amour, mais aussi la cruauté. Après tout, il venait d’abandonner son enfant, et dans cette tempête, si jeune, il allait sans aucun doute mourir. Mais il ne pouvait rien contre le destin. Sa mère avait été inhumaine, il était plus que normal pour lui d’être pareil.

Il mourut de chagrin une semaine plus tard.

 

La tempête se calma, les vagues aussi. Elles recrachèrent un étrange paquet sur une plage, de l’autre côté de l’île. Personne ne pouvait quitter l’île, pas même un enfant jeté à la mer. Les courants étaient défavorables et Loïs aurait dû le savoir. Il avait oublié que plusieurs années auparavant, quand il avait essayé de quitter l’île, il était misérablement revenu au point de départ, stoppé par le courant.

Cette fois, l’enfant pleurait. Cela faisait bien longtemps qu’elle errait dans l’eau, ballotée par les vagues, incapable de déployer sa queue de naïade à cause de son linge trop serré qui l’en empêchait. Elle avait commencé à paniquer, puis à avoir faim, puis soif, puis sommeil. Elle ne se sentait vraiment pas bien, alors elle pleurait, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Elle pleurait, espérant que quelqu’un vienne à son secours, mais il n’y avait plus personne sur cette île, hormis les animaux…

… et des créatures que tous avaient oublié. Elles avaient vécu sur cette terre bien avant les mortels, et bien avant les créatures également. Elles faisaient partie de la plus vieille espèce, les premiers êtres vivants, devenus invisibles pour leur propre sécurité, véritables maîtres dans l’ombre de ce monde.

Ce jour-là, les esprits de la forêt firent une exception pour cette enfant née de différentes hybridations, porteuse d’une immense puissance, celle des Vanek, dont le sang coulait dans ses veines.

Screenshot-129

Ils la recueillirent.


Chapitre assez court, mais c'est plus une conclusion à la génération 12 et une transition vers la prochaine qu'un véritable chapitre ^-^

Adieu Naïna, adieu Loïs, faites place à leur enfant sans nom o/