C’était l’anarchie totale. Le vieux scientifique avait pourtant conseillé aux directeurs du parc aquatique de limiter les entrées, au risque de provoquer des accidents et de perturber leur nouveau pensionnaire, mais ils avaient vu là une occasion de faire le chiffre d’affaire de l’année entière, si ce n’était de tous les temps. La présentation d’une sirène, une créature dont on avait tant entendu parler et qui faisait rêver adultes comme enfants, une créature qui existait seulement dans les légendes et qui prenait enfin vie devant eux, et que le parc avait la chance unique d’avoir. Non, hors de question de limiter les entrées. Tout le monde avait le droit d’avoir un aperçu de cette merveille.

La journée tourna au désastre, cependant. Des dizaines et des dizaines de personnes avaient été blessées lors des violents attroupements, des enfants avaient été étouffés entre les adultes, un avait même trouvé la mort pour cette raison, tandis que beaucoup d’autres se trouvaient désormais à l’hôpital.

Même pour les animaux, cette journée avait été terrible. Les poissons du grand aquarium étaient désorientés à cause des flashs, pourtant interdits, mais on n’avait pu contrôler une telle masse de gens. Beaucoup moururent de cette désorientation, et d’autres s’en remettaient péniblement.

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Mais la plus affectée était la sirène elle-même. Depuis plusieurs heures, même bien après le départ des visiteurs, elle restait prostrée dans un recoin que formaient les rochers, les bras par-dessus sa tête, protégeant ses yeux de la lumière des appareils photo pourtant partis, totalement immobile. On avait dépêché un plongeur pour s’assurer qu’elle n’était pas morte. Elle ne l’était effectivement pas, mais son état mental était critique.

- Accepter autant de personnes était une terrible erreur ! pestait le scientifique qui voyait son sujet d’expérience meurtri.

- Certes, certes, vous avez raison, mais vous avez maintenant ce que vous voulez, Dimitri. Le parc est forcé de fermer pendant plusieurs jours pour répondre des accidents. Votre créature sera tranquille pendant ce temps. Faites-en sorte qu’elle s’en remette et que lorsque les visiteurs seront de nouveau autorisés à venir, elle soit un peu plus… mobile, vous voyez ? Personne n’aime venir voir un animal immobile, ce n’est que peu intéressant, vous êtes d’accord ?

Dimitri hocha la tête. Il fit sortir la sirène de l’aquarium, et l’amena dans la pièce blanche, son laboratoire. Là, il l’exposa à l’air libre pendant quelques minutes, et la queue de la créature se transforma en deux jambes similaires à celles de n’importe quel humain. Personne d’autre que lui était au courant qu’elle pouvait faire une telle chose, et personne ne devait jamais savoir, au risque que le mythe soit détruit.

- Tu peux marcher ? lui demanda-t-il.

Mais en guise de réponse, il n’obtint qu’un regard effrayé.

- Nan… Ito, ito, gémissait-elle dans sa propre langue.

Il comprit rapidement que jamais ils ne pourraient communiquer, ce qui rendait ses recherches plus difficiles, mais il ne perdait pas espoir. Il trouverait un moyen.

Il la prit sous les aisselles et la releva. À son grand étonnement, elle arrivait à tenir debout. Elle savait se servir de ses jambes, la terre ferme n’était donc pas quelque chose de nouveau pour elle.

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- Comment as-tu appris à marcher ? s’étonna-t-il.

Elle releva la tête vers lui, confuse. Pourquoi ne parlait-il donc pas sa langue ?

Elle avait envie de planter ses dents dans son cou, en représailles pour ce qu’il lui faisait subir, mais elle manquait de force. Son côté loup s’était considérablement estompé depuis qu’on la forçait à constamment être une naïade. Dans l’eau, elle ne pouvait pas sentir, ni entendre, elle ne pouvait pas courir, chasser, sentir l’herbe sous ses pieds, humer l’air pour repérer ses proies. Cet endroit était vide de toute odeur.

Profitant de son état de confusion, le scientifique expérimenta la transformation de la créature, la faisant passer de l’eau à l’air libre, puis inversement. Une dizaine de fois, il fit ça, et il remarqua vite que la transformation se faisait de plus en plus rapide. La créature gémit. C’était terriblement pénible, tous ces changements en si peu de temps. Mais le produit qu’on lui avait injecté dans le sang l’empêchait de se débattre comme elle l’aurait voulu. C’était à peine si elle pouvait contrôler ses membres.

Puis finalement, il la laissa en paix, le temps de la nuit. Car dans cet endroit, jamais elle ne trouverait réellement la paix.

 

Plusieurs jours plus tard, elle fut de nouveau mise dans le grand bassin. Mais cette expérience se fit plus calmement que la première fois. Cette fois-ci, il n’y avait personne sur les plateformes, hormis le scientifique qui s’occupait de son cas. Il l’observait avec attention, notant dans un carnet les réactions de la sirène. Pour le moment, tout semblait parfait. Il l’avait longuement analysée ces derniers jours et en avait conclu que le bassin était effectivement un environnement parfait pour elle. Et cette fois-ci, pas question de précipiter les choses en accueillant des visiteurs. Il voulait qu’elle s’habitue à son nouveau lieu de vie quelques temps, avant d’être soumise aux regards de centaines de personnes.

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Le seul problème de Dimitri, pour le moment, était que la créature était presque totalement inerte. Elle se réfugiait dans les rochers et y restait prostrée, roulée en boule. Elle regardait les poissons venir vers elle, curieux, avec un regard absent. Elle avait pourtant de si jolis yeux, il espérait tant que de la vie les anime, ils en seraient encore plus magnifiques. Aussi beaux que la mer.

Il avait essayé de lui parler, calmement, pour la rassurer, mais en plus de ne pas pouvoir le comprendre, elle semblait ne pas l’entendre, une fois sous l'eau. Il lui avait offert de quoi jouer, espérant que, tel un animal comme un dauphin par exemple, elle avait besoin de rester espiègle, mais rien n’y faisait.

Il avait même essayé de l’affamer, et de lui mettre sa nourriture à l’autre bout de l’aquarium, pour qu’elle y aille, mais elle refusa de bouger. Ce ne fut qu’au troisième jour qu’elle se décida à lentement nager pour se sustenter, mais elle le faisait sans aucun entrain, ni énergie. C’en était déprimant. Jamais personne ne voudrait voir ça.

Cependant, les directeurs décidèrent qu’il était temps que le parc ouvre de nouveau ses portes. Les enquêtes avaient pris fin, sans qu’aucun procès ne leur soit fait. Le pouvoir de l’argent était énorme dans cette ville corrompue jusqu’à la moelle. Dans tous les cas, il fallait rouvrir. Ils avaient perdu bien assez d’argent durant ces deux semaines de fermeture forcée. Mais dans un sens, ça avait été bon pour leurs affaires. Ils avaient fait la une de tous les journaux locaux et nationaux, et certains internationaux même ! Tous ne parlaient que de la sirène. Cette légende, devenue réalité, et c’était ici qu’elle se trouvait. Une aubaine. Tout le monde attendait fébrilement la réouverture du parc pour venir l’admirer. Et il faudrait limiter les entrées. On pourrait faire augmenter les prix. Ils allaient faire fortune.

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La sirène de Bridgeport

C’est aujourd’hui que le parc aquatique de cette grande ville ouvre à nouveau après les évènements catastrophiques s’étant déroulés deux semaines auparavant. Pour rappel, plusieurs personnes s’étaient retrouvées blessées et une avait même trouvé la mort dans de violentes bousculades autour de l’immense bassin central. Et pour cause : c’est là qu’on peut venir admirer une des créatures les plus emblématiques et mystérieuses de nos légendes. Le parc aquatique de Bridgeport est en effet le seul et unique à posséder une véritable sirène, capturée sur la plage même, alors qu’elle s’était approchée des côtes.

D’après nos sources, il ne s’agirait pas d’un canular, contrairement à ce que beaucoup pensent. Nombreuses avaient été les personnes qui avaient pu affirmer l’existence de cette créature. Et le grand scientifique Dimitri Wells, chargé de l’analyser, est formel : elle est tout ce qu’il y a de plus vrai.

 

Tels étaient les mots que l’on pouvait lire sur la une d’un des plus grands journaux du pays.

L’homme soupira et serra plus fort la main de sa fille, qui couina.

- Désolé.

Ainsi, le calvaire de la pauvre naïade prise dans les filets des mortels allait recommencer. Et personne ne pouvait rien faire pour l’aider.

- Khanirm ? appela l’enfant. On va l’aider, n’est-ce pas ?

­­- Bien sûr qu’on va l’aider. Mais ne parle pas cette langue, pas ici, je te l’ai déjà dit.

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L’enfant hocha la tête. Elle n’avait pas l’habitude, c’était la première fois qu’elle quittait son village et qu’elle se retrouvait entourée de mortels. Et malgré sa maîtrise de leur langue, elle devait avouer qu’elle avait bien du mal à s’y faire, et même à tout comprendre. Ce n’était vraiment pas pareil que lorsqu’elle parlait avec ses professeurs, ses camarades, ou son père.

Ils arrivèrent vers le parc aquatique. Jamais de sa vie la petite fille n’avait vu un tel bâtiment. Le plus grand qu’elle avait vu était la grande auberge de son village, qui ne s’élevait que sur deux étages. Là, il semblait atteindre le ciel, et s’étendre au-delà de l’horizon.

Il y avait une foule monstrueuse, et la fillette fit bien attention à ne pas lâcher la main de son père, par peur de se perdre dans cette mer d’humains. Pour quelqu’un qui vivait dans un petit village depuis sa naissance et qui découvrait pour la première fois un tout nouvel environnement, elle faisait preuve d’un courage sans faille.

On leur refusa l’entrée. Le quota de visiteurs avait déjà été atteint pour ce jour. Ils devraient réessayer le lendemain. De nouveau, trop de visiteurs. Ce fut de même le jour suivant, et le jour suivant aussi. Et en attendant, Nao se laissait peu à peu mourir, sous les regards heureux des mortels.


Bonjour les nouveaux personnages *fait coucou*

Franchement, je suis dégoûtée de mon aquarium. Mon jeu coopère pas, j'arrive pas à foutre des poissons dedans, pour le rendre un peu plus vivant, donc c'est moche. Désolée.