Ils avaient trouvé une solution, une horrible solution. Un jour, le scientifique l’avait fait sortir de l’aquarium central, pour la ramener de nouveau dans la pièce blanche qu’elle haïssait. Là, il lui avait mis quelque chose autour du cou, quelque chose de bien trop petit pour elle et qui serrait constamment. C’était gênant, et si cela avait été douloureux au départ, elle s’était peu à peu accommodée à cette douleur.

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[admirez je vous en prie la beauté du collier fait sur paint]

Elle n’avait pas compris pourquoi on lui avait mis ça autour du cou. Ils l’avaient remise dans le grand bassin, où elle était allée se mettre dans son refuge entre les rochers. Ce fut là que la première décharge s’étendit dans tout son corps, pour terminer sa course dans sa queue, qui battit violemment et sans contrôle l’eau, l’expulsant de son repère. Elle porta ses mains à son cou qui semblait brûler, tenta d’arracher le collier électrique, en vain. Impossible de le bouger, impossible de réduire la douleur. Chaque jour, il envoyait régulièrement des décharges, légères, pour qu’elle ne cesse de se mouvoir. Les visiteurs venaient la voir se déplacer élégamment, en ondulant son corps écailleux, comme ils avaient pu le voir dans des films, ou le lire dans des livres. Ainsi elle bougeait, incapable de s’arrêter, toute la journée, jusqu’à ce que le soir arrive enfin, que les mortels quittent le parc, qu’il n’y avait plus personne à qui plaire. Ce n’était qu’à ce moment-là que les décharges stoppaient pour la nuit, afin qu’elle se repose de l’épuisement accumulé dans la journée. Ils ne lui laissaient que quelques dizaines de minutes de répit, en milieu de journée, pour faire plus réaliste. Même les poissons ne bougeaient pas toute la journée sans prendre un peu de repos.

Chaque nuit, elle pleurait, et ses larmes se mélangeaient avec l’eau dans laquelle elle était forcée de vivre. Elle pleurait, avant de se dire qu’il lui fallait agir. Elle cherchait dans tous les recoins une solution, une brèche dans le verre, elle montait au sommet, sortait la tête de l’eau, appréciait de pouvoir entendre correctement à nouveau, essayait de se hisser hors du bocal, en vain. C’était beaucoup trop haut. Ils semblaient avoir tout prévu. Alors elle retournait pleurer quelques temps, avant de tomber dans un sommeil trop vite interrompu. Et ainsi allaient les jours. Sa santé physique et morale devenait de plus en plus fragile. Trop fatiguée, trop déprimée, trop meurtrie. Chaque décharge se répercutait dans son cerveau, aggravait son état. Elle était prête à se déchirer le cou dans le vain espoir que cet objet s’en aille.

Des milliers de visages différents défilaient sous ses yeux tous les jours. Elle qui avait vécu seule avec les esprits de la forêt, elle n’était clairement pas habituée. Pire : elle en était même malade. Il y avait bien trop de monde, trop de monde qu’elle détestait maintenant. Détester autant de monde n’était pas sain, mais comment pouvait-elle les apprécier ? Ils venaient se repaître de sa souffrance, venait l’observer vivre, alors qu’elle n’avait rien fait. Elle avait voulu vivre parmi eux, apprendre leur culture, et eux, ils l’avaient enfermée dans un environnement dans lequel elle ne se sentait pas encore très bien. Elle n’était pas une véritable naïade, seulement une hybride, elle n’était pas faite pour vivre continuellement dans l’eau. Ses oreilles la heurtaient sans cesse, car elles n’entendaient pas correctement, c’était une gêne constante, vite devenue insupportable ; elle avait besoin de courir, de se débarrasser de cette lourde queue et d’utiliser ses deux jambes écaillées, de se sentir louve de nouveau. Mais le scientifique ne pouvait comprendre ce besoin. Il la pensait totalement naïa, il ne s’imaginait pas une seule seconde qu’un être à moitié naïade et à moitié loup puisse exister.

Elle avait perdu tout espoir. Elle resterait un poisson enfermé dans un aquarium le restant de ses jours. Elle en était persuadée. Elle ne pouvait se douter que dehors, un maa et sa fille tentaient inlassablement d’entrer dans le bâtiment pour l’en sortir.

- Khanirm, vite, lève-toi, avant qu’il n’y ait trop de monde ! hurla l’enfant en sautant sur le lit de son père.

Elle commençait à devenir impatiente, cela faisait bien trop de jours qu’ils passaient ici, dans cet hôtel, parmi les mortels, parmi les gratte-ciels et le monde urbain. Elle commençait à se sentir mal, elle était une créature, elle avait besoin de se trouver dans la nature, ce qu’offrait son petit village natal, mais pas la ville des mortels. Ils devaient absolument entrer dans le parc aquatique pour sauver cette naïa et enfin s’en aller. Son lit lui manquait.

Son père se leva, pas encore tout à fait réveillé, et se dirigea jusqu’à ses vêtements, qu’il enfila d’un air absent. L’énergie dont pouvait faire preuve sa fille tous les jours l’épuisait, comme si elle lui en volait.

Cette fois-ci, ils parvinrent à entrer. De justesse, mais ils y parvinrent. La sirène de Bridgeport attirait tellement de monde que seulement dix minutes après l’ouverture, le quota instauré par le tribunal était déjà atteint. C’était la raison pour laquelle les deux créatures n’avaient jusqu’alors jamais réussi à entrer. Même en arrivant en avance, il y avait déjà trop de monde. Ce jour-là, ils avaient enfin eu de la chance.

Désormais, l’entrée était difficile. On avait vu beaucoup de gens s’en plaindre dans les journaux, des habitués du parc qui se voyaient privés de leur sortie du dimanche à cause de cette créature légendaire. En effet, il fallait passer au travers de longues explications pour assurer le bien-être de la sirène et empêcher un désastre comme celui du premier jour. Les flashs étaient interdits. Ils l’étaient déjà avant, mais désormais, on surveillait beaucoup plus. La moindre erreur, et on vous jetait dehors. L’accès aux plateformes autour du bassin principal se faisait en petit groupe et était très règlementé. Les choses étaient devenues terriblement compliquées, mais c’était la condition du grand scientifique Wells, si l’on voulait s’en approcher.

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Puis ils entrèrent enfin. Le bassin principal était immense, la fillette n’avait jamais vu une chose pareille. Il n’y avait que les mortels pour avoir un tel goût de la démesure. De l’eau salée, qui s’élevait sur plusieurs étages, reconstituant la nature sous-marine, mettant en scène des êtres vivants qui n’avaient jamais demandé à être restreints à cet espace, alors que l’immensité de l’océan pouvait être leur habitat. Mais tout de même, elle était impressionnée.

Puis elle l’aperçut. Celle dont tout le monde parlait, celle pour qui ils étaient venus, celle qu’ils devraient sauver, par un quelconque moyen. La naïade. Elle était magnifique, jamais encore elle n’en avait vu une pareille. Celle qu’elle apercevait parfois au large de son petit village étaient très pâles, bien en chair, habillées d’algues qu’on trouvait toujours là-bas. Elle… elle avait une peau bariolée, allant du vert au bleu, de façon totalement aléatoire, avec quelques pointes de violet, même, et elle était si fine. Il lui fallait demander à Khanirm pourquoi elle était si différente.

Si différente et si belle. Elle avait quelque chose de pur en elle, sans doute son sang de créature. Les mortels ne semblaient pas aussi pur. D’ailleurs, ils ne l’étaient pas.

Elle avait envie d’aller la voir, lui parler, la rassurer, de lui dire qu’elle sortirait bientôt de cette prison de verre, mais elle ne pouvait pas, lui avait-on dit. Elle devait intégrer un petit groupe d’abord, on ne faisait pas ce que l’on voulait ici. Ils se permettaient de traiter une naïa de cette façon, et n’autorisaient même pas qu’on aille la rassurer. Décidément, elle comprenait de plus en plus pourquoi on lui avait toujours dit de se méfier des mortels. Certaines personnes aigries lui avaient même dit de les détester, mais l’enfant n’avait pas voulu en arriver à de telles extrémités. Elle était encore bien trop jeune pour détester sans se faire sa propre idée des choses.

Elle et son père se débrouillèrent pour passer le plus tôt possible sur les plateformes. Ils devaient absolument s’approcher de la créature, et essayer de lui faire passer un message, même si cela allait être compliqué. Une jeune guide les mena, expliquant la fabuleuse histoire de la sirène de Bridgeport. Elle s’était approchée des côtes, intriguée par les hommes. On parlait d’elle comme d’une vulgaire bête sans sentiment ni raison, alors qu’elle était aussi intelligente de tout autre mortel. On savait encore très peu sur elle, disait-on, et la guide utilisa des mots qui étaient inconnus pour l’enfant. Elle ne maîtrisait pas encore très bien le khalyska, la langue des mortels. Mais de ce qu’elle comprit, c’était qu’on savait que la sirène avait besoin d’eau salée pour survivre, elle se sustentait d’algues et de petits poissons, et elle était très réservée, parfois même apeurée. Mais on mettait ça sur le compte de sa nature, alors que les naïades n’étaient pas toutes réservées et apeurées. Comme pour toutes les autres espèces, il y en avait des curieuses et extraverties. Si elle était apeurée, c’était parce qu’on l’avait enfermée dans un bocal immense, pour la montrer.

 

Les mortels approchaient, sur la plateforme. D’elle-même, elle se mut, pour aller à leur encontre. Elle avait fini par comprendre que c’était ce qu’ils voulaient d’elle, qu’elle s’approche des visiteurs quand ils venaient l’observer. A chaque fois, elle avait eu droit à des décharges, pour qu’elle aille jusqu’aux parois. Désormais, elle y allait de son plein gré, évitant des douleurs inutiles. Elle les regardait dans les yeux, se mouvait un peu, pour faire plus réaliste, souriait parfois, quand bien même elle n’en n’eut pas envie. Elle devait être comme dans leurs légendes. Sinon, ils lui faisaient du mal. Sinon, il n’était pas content. Et elle devait le garder content. Cela rendait leurs rencontres dans la chambre blanche plus supportables. Les jours où il était content d’elle, il passait moins de temps à faire des expériences sur elle. C’était en quelque sorte une récompense.

Il y avait une dizaine de visages différents, et inconnus. Des femmes, des hommes, des enfants, tous les âges étaient présents. Mais il y avait quelque chose de différent ce jour-là. Une présence, familière, apaisante. Elle n’aurait su dire de qui elle émanait. Mais la sensation éprouvée était semblable à celle qu’elle éprouvait en compagnie des pukòs. En beaucoup moins fort, cependant.

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Fìrla, devina-t-elle. Il y avait un fìrla parmi eux. Autre chose qu’un mortel, cette fois. Enfin.

L’enfant… l’enfant au premier rang, qui avait posé la paume de sa main sur la vitre, et qui la regardait de ce regard si profond. C’était elle. Elle allait la sauver. Elle le lui disait. Elle n’avait pas les mêmes yeux communicatifs des pukòs, mais quelque chose s’en dégageait tout de même, pas comme chez ces mortels, qui avaient les yeux vides de toute émotion.

Elle s’approcha plus encore, provoquant la surprise chez le groupe de mortels, qui dégainèrent leurs appareils étranges, qu’ils braquèrent sur elle. Elle était habituée désormais. Un mortel ne semblait pas être complet sans cette chose accrochée au bout de son bras.

Elle tendit la main, et plaqua ses doigts contre ceux si petits de l’enfant. Cette dernière bougea les lèvres, mais aucun son ne lui parvint.

Elle ne pouvait entendre, munie de ces oreilles.

La fillette était désespérée. Elle avait vite compris que la créature ne pouvait l’entendre, Khanirm lui avait fait remarquer ses oreilles qui ressemblaient aux siennes. Ce qui n’était pas normal, pour une naïade, avait-il dit. Une hybride, sans doute, avait-il même ajouté. L’enfant avait dû quitter la plateforme beaucoup trop vite, guidée par la femme mortelle qui scandait que l’observation de la sirène pour ce groupe était terminée. Elle s’en était allée sans pouvoir lui parler, la rassurer. Sans pouvoir lui dire son nom.

- Sìden teleo no.


Bonjour.

Au revoir.

*flies away*