- Sìden !

Aucune réponse. L’enfant était bien trop absorbée par sa contemplation de la créature. C’était la première fois qu’elle voyait une naïade de ce type, avec autant de couleurs sur sa peau, avec ces longs cheveux bleus que les naïades vivant près de chez elle avaient blancs.

- Sìden ! appela une nouvelle fois son père.

Cette fois-ci, elle entendit l’appel. Elle se retourna, arrachant le maigre lien qu’elle venait de créer avec la pauvre créature prisonnière, questionna son père du regard. Il lui fallait y aller, lui répondit-il dans cette langue qu’elle ne maîtrisait pas encore parfaitement. La visite de leur groupe était terminée, un autre groupe devait venir observer la sirène.

Sirène. Quel nom infâme. C’était semblable au nom de « sorcier » qu’ils attribuaient aux « maas ». Par dégoût du fìrlaka, ils avaient inventé d’autres noms, au début, quand ils côtoyaient encore les fìrlas, mais sans le savoir, ils avaient repris de nombreux mots de la langue de ces créatures qu’ils détestaient tant. Elle n’avait pas les exemples en tête, elle devait avouer qu’elle n’était pas très assidue en cours, elle y allait parce que Khanirm ne voudrait jamais qu’elle les rate, mais elle préférait largement passer du temps à l’extérieur, en compagnie des pùcas. Même s’ils étaient très vieux, des centaines d’années pour certains, ils étaient tout aussi enfantins qu’elle. C’était beaucoup plus amusant que d’apprendre quels mots du khalyska venaient de la langue des créatures. Oui, beaucoup, beaucoup plus amusant. Et secourir une naïa captive des mortels, beaucoup plus important.

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L’enfant quitta la plateforme, à contrecœur. Son père la prit par les épaules, qu’il frotta, pour la consoler. Quant à elle, elle se faisait violence pour garder le silence. Elle avait tant de questions à lui poser, mais elle ne pouvait les exprimer correctement en khalyska, et elle avait interdiction formelle d’employer sa langue natale. Alors elle laissait les mots lui brûler la langue.

 

- Khanirm ? appela-t-elle une fois rentrée à la chambre d’hôtel qu’ils habitaient le temps de secourir la naïade. Je peux te poser des questions ?

Elle n’avait pas osé lui dire combien. Mais il se doutait bien que sa fille en avait des tas, et qu’elle n’hésiterait pas à les poser, pour assouvir sa curiosité.

- Pourquoi sa peau est comme ça ?

Ce n’était pas la question la plus pertinente, mais elle était une enfant, elle posait la première question qui lui venait à l’esprit. Ce qu’elle voulait dire par là, c’était que les naïades qu’elle connaissait avaient la peau si pâle qu’elle en était presque transparente. Or, celle-ci, était si colorée, si belle…

- C’est une naïade des eaux tropicales. Les eaux dans lesquels elle nage sont lumineuses, et colorées. Alors que chez nous, il y a tellement peu de soleil qui les atteigne qu’elles sont devenues pâles.

Il savait que Sìden comprenait rapidement. Cette simple explication lui suffirait.

- Et c’est quoi une hybride ?

Il en avait brièvement parlé, sur la plateforme, pour lui expliquer pourquoi elle n’entendait pas la petite fille, expliqué pourquoi elle n’avait pas les mêmes oreilles que les autres naïades. Elle avait celles des mortels, des oreilles qui n’entendaient pas sous l’eau.

- C’est une créature dont les parents sont de deux espèces différentes. Ici, je ne sais pas comment c’est possible, mais elle est sensiblement la fille d’une naïade et d’un mortel.

- Pourquoi ce serait pas possible ?

- Parce que les naïades ne peuvent pas avoir d’enfants, Sìden, tu le sais, ça, non ? Tu n’apprends rien, en cours ?

La fillette baissa la tête, ne répondit pas. Son silence avait parfaitement répondu à la question.

- Tu as une autre question, n’est-ce pas ? devina-t-il aisément.

Les mots silencieux de sa fille lui hurlaient dans les oreilles.

- Khanirm… Comment on va pouvoir la sauver ?

Elle avait peur de cette question. Parce qu’elle avait peur qu’elle n’eût pas de réponse. Sortir cette créature de cet aquarium, celà lui semblait tout bonnement impossible. Et quand bien même ils réussissent à l’en sortir, comment pourraient-il transporter un être démuni de jambes et incapable de se mouvoir sur la terre ferme jusque chez eux ? Doublement impossible. Leur mission était vaine.

Ne t’en fais pas, Sìden. Je sais exactement ce que nous allons pouvoir faire.

 

Chaque semaine, la naïade passait un examen dit médical dans la chambre blanche. C’était quelque chose de connu du grand public, mais ce qu’il ne savait pas, c’était que ce n’était pas qu’un examen médical. Il utilisait ce temps pour faire des expériences sur son corps. Il lui avait prélevé plus de sang qu’il n’en fallait, arraché quelques écailles de sa peau, une de chaque couleur qu’elle avait de différente, pour analyser les pigments, et savoir pourquoi elle était bariolée. Il avait pris des morceaux de peau sur les taches violettes qu’elle avait au visage, pour en connaître les origines, avait analysé ses cheveux d’un bleu surnaturel, avait mesuré son temps de transformation des centaines de fois, avait essayé avec des eaux différemment salées, et avait découvert avec stupéfaction que l’eau douce n’avait aucun effet sur cet être légendaire.

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Il s’était également énormément penché sur l’organe reproducteur qu’elle présentait quand elle avait des jambes, et qui disparaissait de façon étrange quand elle était transformée. Il avait vérifié à travers de nombreuses échographies, IRM, etc, et rien dans le corps de la sirène ne laissait apparaître un tel organe, et pourtant, il existait sous sa forme mortelle.

Et Nao encaissait, incessamment, sans pouvoir se débattre, sous l’emprise de drogues et de menaces qu’elle comprenait malgré la barrière du langage.

Jusqu’à ce que vint la pire de toutes les expériences. Dimitri semblait lui avait tout fait subir, il avait toutes les analyses qu’il désirait, et une question emplissait son esprit, et il devait y trouver une réponse.

Comme chaque semaine, on lui amena la créature dans un aquarium à sa taille, placé sur des roulettes, car personne d’autre hormis lui ne savait qu’en vérité, elle avait des jambes sur lesquelles elle pouvait marcher. Puis il congédiait les soigneurs et fermait à double tour la porte blindée de la chambre blanche.

Cette fois-ci, il la sortit de son aquarium, comme de nombreuses autres fois. Très rapidement, sa queue se transforma en deux jambes écaillées. Ainsi il put commencer son expérience. Celle qui changerait tout, tandis qu’au dehors du parc aquatique, une manifestation se tenait.

 

Cela faisait plusieurs semaines déjà que des défenseurs de la nature s’indignaient de savoir une sirène enfermée dans un aquarium géant à Bridgeport. On leur avait consacré des articles dans les journaux, ils avaient créé une pétition, adressée aux directeurs du parc, qui avait été signée de nombreuses fois, mais les directeurs n’avaient rien répondu. Hors de question de se séparer d’une telle attraction.

Quand Sìden et son père arrivèrent au parc ce jour-là, ils ne purent entrer, repoussés par les militants. Pourtant, c’était le jour de la semaine à ne pas rater. C’était ce jour-là où la sirène avait un jour de repos, où elle passait son examen médical. S’ils voulaient la sauver, ils devaient absolument entrer.

- Excusez-moi, que se passe-t-il ? demanda Khanirm à l’une des personnes présentes, avec un accent qu’il peinait à cacher.

Fort heureusement, la personne interrogée ne lui en tint pas compte, trop absorbée par les droits qu’elle essayait de faire valoir.

- Nous protestons contre la captivité de la sirène. C’est un être presque humain, la garder ici est un manque d’éthique terrible ! C’est comme si nous mettions un être humain en cage !

Sìden observa le mortel avec admiration. Elle ne s’était pas douté une seule seconde qu’un mortel avec de telles idées puisse exister. Elle avait rapidement jugé qu’ils étaient tous d’horribles êtres qui se repaissaient de la souffrance d’une créature. Mais apparemment, certains d’entre eux considéraient les créatures comme leurs égaux. Jamais on ne lui avait appris ça à l’école.

- Je suis bien d’accord avec vous, monsieur, mais pourriez-vous nous laisser passer ? le pria Khanirm.

- Personne n’entrera tant que la sirène n’aura pas été remise en liberté ! lui hurla en retour le militant.

- Si vous voulez la libération de la naïade, laissez-nous passer ! s’impatienta le maa en jouant des coudes.

Il ne put rien faire. Les militants étaient trop nombreux. Ils devaient trouver un autre moyen de rentrer, s’ils voulaient sauver la naïade, que tous s’obstinaient à appeler « la sirène ».

 

Loin de cette effervescence, Dimitri préparait la sirène pour l’ultime expérience.

- Ce sera la dernière, lui promettait-il doucement à l’oreille. Après, tu pourras nager tranquillement dans le bassin pour toujours.

Il avait toujours cet infime espoir qu’elle parvenait à le comprendre, c’était la raison pour laquelle il lui parlait toujours, d’un ton calme, pour la rassurer.

Il plaça une barre en métal entre les jambes écaillées de la créature, et l’enjoignit silencieusement à les serrer pour qu’elle ne tombe pas. Puis, avec des bandes collantes, il fixa la barre contre la jambe droite, afin qu’elle ne tombe pas lors de l’expérience.

- Parfait. Dans l’eau, maintenant.

Avec le temps, la créature avait fini par comprendre ce dernier mot. « Eau » signifiait de toute évidence naï. Malgré la barre placée entre ses jambes, elle parvint à se glisser dans l’eau, le cœur battant.

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Celui du scientifique battait encore plus vite. Il ne savait pas réellement ce qu’il faisait avec cette expérience, elle n’avait pas vraiment d’intérêt, sinon assouvir sa curiosité. Que deviendrait la barre de fer, une fois que les jambes seront liées en une seule ? Disparaîtra-t-elle, à l’instar des parties génitales de la créature ? Ou traversera-t-elle de part en part la queue écaillée, telle une épée ? Il attendait, fébrile, la transformation.

Premièrement, elle hurla. Elle hurla comme elle n’avait jamais hurlé auparavant, elle hurla plus fort encore que lors de son arrivée, quand elle avait eu si peur. Elle hurlait de douleur, elle hurlait si fort que son cri parvenait à traverser l’eau dans laquelle elle baignait. Dimitri ne broncha pas. L’expérience devait aller jusqu’au bout. Il n’interviendrait que si la créature menaçait vraiment de mourir. Pour le moment, elle avait seulement mal, très mal. Cependant, il remarqua que son cœur battait plus vite, qu’une boule s’était formée dans le creux de son ventre. Il avait peur pour la sirène. Il l’aimait bien, dans le fond. C’était un immense privilège que de travailler avec un tel être, il ne voudrait pas que quelque chose de trop horrible lui arrive, et pourtant, c’était ce qu’il était en train de faire à l’instant même. De toute évidence, la barre de fer ne disparaissait pas. Ses jambes essayaient de former qu’une autour d’elle, et en étaient incapables. Il se mordit la lèvre inférieure, le regard fébrile. Si la barre de fer ne disparaissait pas, comment diable expliquer que son organe géniteur, lui, disparaissait ? Cela défiait toute logique, le rendait fou.

Il décida de mettre fin à l’expérience quand il comprit qu’elle ne parviendrait pas à se transformer correctement. Et surtout quand elle commença à se convulser de façon dangereuse. Ses yeux exorbités ne semblaient plus rien regarder, elle n’hurlait même plus, se convulsait seulement sous la douleur. D’un geste brusque, il appuya sur le bouton qui libérait l’eau du petit bassin dans lequel elle baignait, et la dernière expérience toucha à sa fin.